22 Mar 2026
Tired Earth
Par la rédaction
Raffinerie de pétrole Phillips 66 à Linden, dans le New Jersey, aux États-Unis, le 8 mars 2022. - © Tayfun Coskun / Anadolu Agency / Anadolu via AFP
Canada, Norvège, États-Unis, France... À l’aune de la guerre au Moyen-Orient, la tentation de nombreux pays occidentaux à renforcer leurs investissements dans les énergies fossiles s’accroît. Un cercle vicieux dont il est difficile de s’extraire.
La guerre au Moyen-Orient et la fermeture du détroit d’Ormuz, où transite jusqu’à un quart du pétrole et du gaz produit dans le monde, attisent les ambitions de producteurs d’énergies fossiles éloignés et préservés de ce chaos régional. Le Canada, quatrième producteur de pétrole brut dans le monde, a ainsi annoncé une hausse de ses exportations, officiellement pour contribuer à limiter l’envolée des cours du baril. Le pays aimerait en réalité en profiter pour développer ses capacités et ses infrastructures fossiles.
En Europe, la Norvège, premier fournisseur de gaz du continent et producteur pétrolier majeur, entend également tirer profit de la situation. Le pays fait pression sur l’Union européenne pour que celle-ci abandonne son idée de moratoire sur les forages en Arctique.
Ces éléments viennent en réalité confirmer une inquiétante tendance de fond, que la guerre en Iran ne fait que renforcer : la tentation de nombreux pays occidentaux à renforcer leurs investissements dans les énergies fossiles. Le cas le plus emblématique est celui des États-Unis de Donald Trump et de la montée en puissance d’un fascisme fossile, qui a conduit à l’intervention militaire au Venezuela et à la mainmise sur les réserves pétrolières du pays.
Mais la France n’échappe pas non plus, dans une moindre mesure, à cette dynamique. Fin janvier, le Sénat a voté la réautorisation de la recherche et l’exploitation d’hydrocarbures dans les territoires d’outre-mer. Le texte cible en particulier le pétrole en Guyane et le gaz à Mayotte. Toutes ces initiatives sont un contresens climatique total, alors que la lutte contre le réchauffement planétaire imposerait l’arrêt immédiat de tout investissement dans les énergies fossiles.
L’un des aspects les plus dangereux et vicieux de ces investissements est qu’ils menacent de verrouiller un peu plus notre trajectoire énergétique sur le long terme. Plus l’on investit dans un type de système, plus il devient compliqué de s’en extraire : c’est ce que résume le concept de « dépendance au sentier ».
« C’est doublement vrai avec les énergies fossiles, explique Fanny Henriet, économiste au CNRS. D’une part, parce que les gros investissements se font au lancement des projets d’exploitation de ces énergies. Le coût que l’on paye ensuite pour les extraire est marginal. Une fois qu’on a investi, on a donc tout intérêt à continuer d’extraire le plus longtemps possible. » D’autre part, « les technologies se développent préférentiellement dans les secteurs les plus développés et rentables, précise-t-elle. Plus on se spécialise dans les énergies fossiles, plus la technologie s’y développe, au détriment d’autres secteurs ».
« Une fois qu’on a investi, on a tout intérêt à extraire le plus longtemps possible »
La logique de marché renforce, en outre, ces boucles d’investissements : plus les prix du pétrole sont hauts, plus ils stimulent l’innovation pour optimiser et rentabiliser l’exploitation de réserves pétrolières jusqu’ici jugées trop chères. C’est ce qui s’est passé avec le développement de la fracturation hydraulique et l’exploitation du pétrole et du gaz de schiste, repoussant sans cesse l’avènement du pic pétrolier.
Le cercle vicieux des investissements mortifères dans les énergies fossiles n’a toutefois encore rien d’inéluctable. « Tout n’est pas joué, nous ne sommes que dans les premiers jours de la crise. Et les volumes en jeu sont plus faibles qu’en 2022 [lors de la crise liée à la guerre en Ukraine et à l’approvisionnement en gaz russe] », dit Ines Bouacida, chercheuse sur le climat et l’énergie à l’Iddri, l’Institut du développement durable et des relations internationales.
Tout l’enjeu est donc de contrer le discours des lobbies des industries fossiles et de leurs relais. Ceux-ci tentent de récupérer à leur profit les objectifs européens de gagner en « autonomie énergétique », besoin rendu d’autant plus aigu par la crise en cours, en appelant à diversifier les sources d’approvisionnement en gaz et en pétrole.
« Sauf qu’on connaît aujourd’hui des manières de sortir durablement et structurellement de notre dépendance aux énergies fossiles. Si on avait respecté notre objectif de 2015 sur la rénovation énergétique, en dix ans, on serait sorti de notre dépendance au gaz russe en France », illustre Ines Bouacida.
Ne manque donc que la volonté politique, la Commission européenne élue en 2024 enchaînant les reculs et les détricotages brutaux des politiques environnementales. « Il y a malgré tout eu des avancées depuis 2022. On a vu une accélération sur la vente de pompes à chaleur, un très fort développement des véhicules électriques. Même si on est en retard sur nos objectifs et que les attaques se multiplient contre l’architecture climatique européenne, la transition est avancée en Europe », souligne la chercheuse. Une manière de garder espoir en rappelant que la dépendance au sentier pourrait aussi concerner le déploiement timidement amorcé de solutions vertueuses.
Source : reporterre.net
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