Guerre

08 Jun 2026

16 millions de tonnes de déchets de guerre : le Liban face à une bombe environnementale

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Tired Earth

Par la rédaction

À première vue, ce ne sont que des montagnes de béton éventré, de ferraille tordue et de poussière grise. Mais sous les décombres de la guerre qui a ravagé le Liban, une catastrophe silencieuse se prépare. Une catastrophe qui, elle, ne cessera pas avec un cessez-le-feu.

Opérations de démolition menées par l'armée israélienne dans le village de Taybeh, au sud du Liban, le 27 avril

 

Selon les dernières évaluations, le conflit a généré entre 16 et 22 millions de tonnes de gravats à travers le pays. Un chiffre vertigineux qui ne cesse de croître au gré des nouvelles frappes. Derrière lui se cache une réalité toxique : ces ruines ne sont pas inertes. Elles contiennent des métaux lourds, de l'amiante, des résidus de phosphore blanc et des munitions non explosées.
 
« Un désastre n'est jamais terminé tant que nous n'avons pas résolu la cause profonde qui l'a provoqué », prévient Antoine Kallab, directeur associé du Centre de conservation de la nature à l'Université américaine de Beyrouth (AUB) et conseiller auprès du ministère libanais de l'Industrie. Ses travaux, menés avec l'appui des Nations unies, pointent une menace directe sur les écosystèmes locaux et la santé des populations.
 
Des gravats qui empoisonnent la terre
 
Les scientifiques ne partent pas de rien. Une étude présentée en mai 2026 lors de l'Assemblée générale de l'Union européenne des géosciences (EGU) a analysé 200 échantillons de sol prélevés dans les villages bombardés du sud-Liban. Les résultats donnent le vertige :
 
    Nickel : jusqu'à 228 mg/kg — bien au-delà des seuils recommandés par l'OMS.
 
    Cadmium : jusqu'à 9 mg/kg — un métal hautement toxique, classé cancérogène.
 
    Phosphore réactif : des concentrations anormalement élevées, signant la présence de résidus de phosphore blanc.
 
Le phosphore blanc, interdit dans les zones civiles par le droit international humanitaire, ne tue pas seulement par ses brûlures. En se décomposant dans le sol, il acidifie la terre et bloque l'accès aux nutriments essentiels pour les plantes. Les terres agricoles, qui font vivre des milliers de familles dans le sud, pourraient rester infertiles pendant des années.
 
Que deviennent ces millions de tonnes ?
 
La question semble technique. Elle est en réalité politique, financière et environnementale.
 
Le gouvernement libanais, soutenu par la Banque mondiale, a lancé en juin 2025 le programme LEAP (Lebanon Emergency Assistance Program), doté de 250 millions de dollars dans un premier temps. L'objectif affiché : réintégrer 70 % des gravats dans une économie circulaire — en les recyclant en matériaux de construction — et enfouir proprement les 30 % restants.
 
Mais sur le terrain, la réalité est moins glorieuse.
 
Les témoignages d'élus locaux rapportent des pratiques opaques. Des entrepreneurs broient le béton pour en extraire la ferraille et la revendre, avant de déverser le reste dans des décharges sauvages ou d'anciennes carrières. Parfois, les gravats servent à remblayer des terrains agricoles ou, pire, à gagner du terrain sur la mer — comme ce fut le cas après la guerre de 2006, avec des conséquences écologiques désastreuses.
 
Un précédent qui inquiète. Après le conflit de 2006, six millions de tonnes de décombres avaient été déversées en mer, provoquant des odeurs insupportables et une dégradation sévère des écosystèmes côtiers. Les scientifiques redoutent aujourd'hui une répétition de ce scénario, à une échelle bien plus grande.
 
Reconstruction ou contamination ?
 
Le drame, c'est que ces gravats pourraient être une ressource. Recyclés correctement, ils fourniraient les agrégats nécessaires à la reconstruction d'un pays dont plus de 45 000 logements ont été détruits. Mais recycler demande des infrastructures, des contrôles et une volonté politique que le Liban, englué dans ses crises, peine à mobiliser.
 
Antoine Kallab le résume en une formule qui en dit long : la dégradation environnementale est « directement liée à la mauvaise gouvernance, à l'inaccessibilité des territoires et à l'incapacité des États affaiblis à soutenir la reconstruction ou la prévention ».
 
Autrement dit : on ne gère pas l'urgence environnementale quand l'État est en morceaux.1
 
Des solutions citoyennes émergent
 
Pourtant, des initiatives locales voient le jour. L'étude EGU citée plus haut a été menée selon une approche participative : 85 habitants des villages bombardés ont été formés pour prélever eux-mêmes des échantillons de sol, là où les équipes scientifiques ne pouvaient pas accéder. Une forme de science citoyenne qui permet à la fois de collecter des données et de responsabiliser les communautés.
 
Des chercheurs de l'AUB travaillent également sur des protocoles de dépollution et identifient des cultures capables de pousser malgré la contamination. L'idée : ne pas attendre que l'État bouge pour sauver ce qui peut l'être.
 
L'urgence d'agir
 
À l'heure où les projecteurs internationaux se détournent du Liban, focalisés sur d'autres théâtres de guerre, les millions de tonnes de gravats restent là. Elles se dégradent. Elles lessivent leurs toxines dans les nappes phréatiques. Elles empoisonnent lentement les terres que les déplacés tentent de retrouver.
 
« La reconstruction durable n'est pas seulement une question de ciment et d'acier, insiste Kallab. C'est une question de justice environnementale. »
 
La guerre a déjà fait des milliers de morts. Si rien ne change, elle continuera d'en faire — silencieusement, à bas bruit, par sols interposés.
 
 

 


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