Depuis la fin du mois de mai, des milliers d’Albanais manifestent quotidiennement contre un projet de complexe touristique de luxe lié au gendre du président américain Donald Trump, dénonçant une menace pour l'environnement et un manque de transparence.
C’est un mouvement inédit qui secoue l’Albanie depuis plusieurs semaines. Sous le symbole du flamant rose, des milliers de manifestants se rassemblent chaque soir dans les rues de Tirana pour crier leur opposition à un projet de complexe touristique de luxe soutenu par Jared Kushner, le gendre du président américain Donald Trump, et son épouse Ivanka Trump.
Ce projet, estimé à près de 5 milliards d'euros, prévoit la construction d'un vaste complexe hôtelier de luxe sur deux sites de la côte sud du pays : l'île inhabitée de Sazan, ancienne base militaire de l'ère communiste, et la zone côtière de la lagune de Narta, près de Zvërnec. Cette dernière est pourtant une zone humide protégée, nichée au cœur du paysage préservé de Vjosa-Narta, qui abrite plus de 200 espèces d'oiseaux migrateurs, dont les flamants roses, ainsi que des phoques moines et des tortues marines en période de nidification.
La « révolution des flamants roses »
L’élément déclencheur du mouvement a été une interview donnée par Ivanka Trump à la fin du mois de mai, dans laquelle elle raconte avoir découvert le site « par hasard » lors d’une baignade, avant de le décrire comme une « île privée magnifique ». Cette déclaration a provoqué un tollé dans le pays, où de nombreux citoyens dénoncent l’opacité des négociations ayant mené à ce projet. L'arrivée d'engins de chantier et la pose de clôtures sur le site ont mis le feu aux poudres.
"Nous ne sommes pas contre l'investissement étranger, mais contre la destruction de notre nature et de nos terres pour un profit économique", a déclaré un jeune manifestant à la chaîne Syri TV. Ces dernières semaines, la contestation a pris une ampleur considérable, donnant naissance à la « révolution des flamants roses ». Les manifestants, souvent vêtus de rose et brandissant des flamants gonflables, scandent des slogans comme « L’Albanie n’est pas à vendre » et « Les mains loin de Vjosa-Narta ». L'ornithologue Ledi Selgjekaj a souligné qu'« une espèce protégée niche ici » et que « plus de 1 % de la population mondiale de flamants roses est en Albanie ». Chaque année, jusqu'à 7 000 de ces oiseaux survolent le parc.
Un mouvement aux multiples facettes
Au-delà de la question environnementale, la contestation est devenue un exutoire pour une colère plus large envers le système politique albanais. Les manifestants dénoncent un manque de transparence et des décisions prises sans consultation publique, dans un pays où l’acquisition des plus belles terres côtières se fait souvent dans l’opacité. Les slogans visent à la fois le Premier ministre socialiste Edi Rama et le leader de l'opposition Sali Berisha, que les protestataires accusent de représenter "les deux faces d'un même système épuisé". Les manifestants réclament désormais la démission du Premier ministre, au pouvoir depuis 2013, et la tenue d'élections anticipées. "Des milliers de femmes enceintes, des mères de jeunes enfants, des familles et des intellectuels se joignent à nous", a déclaré une manifestante, exprimant la colère de nombreux citoyens face à la crise de l'éducation et de la santé.
Un projet controversé sur le plan juridique et environnemental
Le gouvernement albanais a accordé le statut d'« investisseur stratégique » à la société liée à Jared Kushner, et une modification de la loi sur les aires protégées en février 2024 a ouvert la voie à la construction de complexes hôteliers dans ces zones. Aucune évaluation d'impact environnemental n'a été réalisée pour ce projet, ce que les écologistes dénoncent comme un dévoiement de la loi.
« Pourquoi risquer l’un des derniers deltas vierges de la Méditerranée ? » interroge Besjana Guri, militante environnementale primée, qui souligne que cette zone devrait bénéficier des plus hautes protections en vertu des directives européennes. Face à la controverse, le président de la société de développement, Asher Abehsera, affirme que « l’accent reste mis sur une gestion responsable et l’amélioration de l’environnement ».
La Commission européenne a exhorté l'Albanie à se mettre en conformité avec sa législation environnementale. Parallèlement, le Bureau spécial albanais de lutte contre la corruption (SPAK) a ouvert une enquête et ordonné la saisie de près de 150 millions de dollars d'actifs liés au projet.
Le Premier ministre Edi Rama, quant à lui, reste inflexible. Il défend ce projet comme « la clé de la Ligue des champions du tourisme mondial » et promet que l'investissement ne sera pas stoppé. Il a qualifié les manifestations de « manipulation » et de « guerre hybride » menée par des acteurs étrangers, allant même jusqu'à accuser l'Iran de répandre de fausses informations sur les réseaux sociaux.
Des manifestations de soutien ont également eu lieu dans la diaspora albanaise en Europe et aux États-Unis, tandis que le projet en Albanie rappelle un échec similaire de Jared Kushner en Serbie, où il avait dû renoncer à un projet après des manifestations
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